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Ringo dans la presse


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INTERVIEW RÉALISÉE EN 1976 PAR PHILIPPE MANŒUVRE (POUR LE MAGAZINE ROCK & FOLK) À L’OCCASION DE LA VENUE EN FRANCE DE RINGO STARR DANS LE CADRE DE LA SORTIE DE L'ALBUM ROTOGRAVURE.

STARR, STARR !

Ringo, impassible derrière ses lunettes noires, répond aux questions – même idiotes – , se livre à une dernière pitrerie de rigueur puis s’en va. Un peu fatigué, mais nous l’aimons toujours.

Je suis de retour chez moi depuis un quart d’heure et m’apprête à déguster un Aerosmith bien chaud (« Home, Sweet Home ») quand on sonne. Je vais ouvrir, et aussitôt un jeune type me brandit un télégramme sous le nez, tente de compter mes disques pendant que je cherche un pourboire, puis disparaît. Resté seul, je déchire l’enveloppe, finis par extraire une mince feuille sur laquelle je lis : «Interview-Ringo-Starr-Samedi-15-heures-téléphone-Philippe. » Une minute trente-cinq secondes plus tard, je m’enfonce dans la cabine téléphonique du plus proche bistrot : « Philippe ? C’est un gag ? » « Non, Ringo est à Paris. Il fera une séance de photos au Studio Carnot, et un truc à R.T.L. Ça te dit ? » Ça ne me dit pas plus qu’à vous, mais après tout, ce type, ex-B… ou pas, il est toujours vivant. Ou du moins, ce sera l’occasion rêvée de prouver le contraire. « Okay, ça sera le tarif habituel. Plus les faux frais… » Je veux dire par là « plus le whisky », mais j’ajoute : « Je vois le papier à un kilomètre. La journée d’un ex-B… à Paris. Ringo en goguette. Starr is shining ! Hot stuff ! Des photos à la radio… » Mais eux pensent à autre chose : « Ecoutes, Rouletabille, ça serait pas plus mal si tu faisais une chouette petite interview avec Ringo au milieu, uh ? » En sortant de la cabine, je vais m’affaler au bar, commande deux Pellfoth (pour faire redescendre ma tension). L’aube me surprend en train de feuilleter diverses encyclopédies, tentant de reconstituer le puzzle de la carrière de l’ex-batteur des rappelez-moi-leur-nom. Tout se passe comme si personne n’y avait porté la moindre attention. Qu’a-t-il foutu entre 1970 et 76 ? Finalement, je relis sa discographie : Sentimental Journey, Beaucoups of Blues, It don’ t come easy, Back off Boogaloo, Photograph, Ringo, Goodnight Vienna. Sa filmographie : des apparitions dans Candy, 200 Motels, The Magic Christian ou That’ll Be The Day, sans oublier Born To Boogie et Lisztomania. Bref, tellement d’activités qu’on serait fatigué rien que de les compter. Je vide une cafetière, puis, constatant l’absence totale de tous ces albums dans mes rayonnages (je ne collectionne pas les films), je décide qu’écouter le double blanc serait un acte de fayottage inadmissible et regonfle la matinée en repassant tous mes Black Sabbath en gravure US.

CLIC-CLAC :

À trois heures moins cinq, j’investis les Studios Carnot, appelant à mon grand renfort tous les saints de chez Polydor, la nouvelle maison de disques de Ringo. Maintenant, me croyant sans doute dans le secret des dieux, la secrétaire me tend le téléphone, dans l’écouteur duquel un Anglais m’annonce gravement que Ringo arrivera en retard, que lui, son manager, a bordé son poulain à 6h15, en rentrant d’une dure virée au Crazy Horse, et que, conséquemment, il ne sera pas au studio avant 15h30. Je raccroche en assurant que ce n’est pas plus grave que ça, et nanti d’une auréole plombée de neuf par les yeux de la mignonne m’assieds sur un coin de bureau qui me tend les bras. Je ne perds pas une seconde pour expliquer la situation à un envoyé échevelé de Polydor qui fait irruption sur ces entrefaites, et nous passons la demi-heure suivante au caboulot du coin, lui lapant son cognac et moi mon chocolat chaud, jusqu’à ce qu’une limousine majestueuse comme un cachalot vomisse dans la rue des Acacias un groupe de gens qui pourraient se faire passer pour une respectable bande de gangsters, n’étaient ces cheveux trop longs qui couvrent une moitié de leurs oreilles. Nous nous engouffrons aussitôt derrière la suite, moi distribuant prodigalement des exemplaires de Rock & Folk et pactisant avec Hilary (le manager), remontant les gardes du corps jusqu’à Ringo. « Ça boume ? » me demande-t-il aussitôt. « Pas mal, et toi ? » « Vieux, mon nouveau simple était sorti depuis cinq heures qu’il était déjà numéro UNO à Chicago, à Boston et à Dallas ! J’ose pas imaginer ce que ça doit-être en ce moment ! » Nous compatissons de conserve, jusqu’à ce que le maître des lieux nous annonce que tout est paré, et que si monsieur Starr veut bien s’asseoir, on y va, c’est parti, et hop là ! Assis, raide et stoïque sur une chaise de jardin, strictement sanglé dans un costume vert sombre que rehaussent une cravate mauve et une chaîne en or, son visage impassible cerné par une barbe poivre et sel, Ringo sourit derrière ses lunettes hermétiques. Et le photographe se déchaîne sous ses grands parapluies. Il nous fait tout Blow Up à lui tout seul, clic…tshhhh… clac… tsshhh. Favorablement impressionné par la qualité de Rock & Folk, Hilary me promet pendant ce temps une interview, au George V. Puis il repousse les avances d’un chanteur de variétés local, qui, se trouvant là tout à fait par hasard depuis 15h, aurait bien aimé se faire immortaliser sur la pellicule avec Ringo. « No way ! Jamais il n’accepterait cela ! Tush, j’en suis désolé ! Naturellement, nous savons que vous ne la publierez pas, mais imaginez que quelqu’un s’en serve à des fins publicitaires ! Et Ringo a eu tellement d’ennuis de ce genre dans le passé ! » Je quitte le studio, au moment où les assistants déroulent le fond rouge. « À tout à l’heure ! » La secrétaire a dû prendre ça pour elle, j’y pense encore dans le taxi. Ce n’est pas la première fois que je me retrouve en planque au George vé. Ce n’est pas non plus la première fois que j’y révise mes questions. Cette fois, je vais démarrer tout doucement, sur ce nouvel album qui, n’en doutons pas, est l’unique raison de la venue de Richard Starkey à Paris. Et puis, insidieusement, on entrera dans le vif de la pomme, tel le vermisseau qui ronge la pulpeuse chair du fruit… miam… Cette vision apocalyptique est interrompue par l’entrée de la victime, qui se redresse fièrement du haut de son mètre soixante cinq et me bourre de questions sur Rock & Folk. « Vous en vendez combien ? » « 100 000. » « Ce qui signifie 300 000 lecteurs ! » « A peu près… » « Donc, moitié de la population, ah ! ah ! Il y a longtemps que vous êtes critiques ? » L’ascenseur nous emporte vers le quatrième étage. « Deux ans » « Oh, et vous chroniquez aussi des albums ? » « Cinq ou six par mois ». « Mais, pfuiii ! Ça en fait plus d’un par semaine ! » C’est à peine si je commence à réaliser quel grand mathématicien ce binaire de Ringo aurait pu devenir que nous pénétrons dans sa suite. Une petite chaîne stéréo et un splendide magnétophone trônent sur une commode Louis XV. Je remarque le dernier Rod Stewart au sommet d’une pile d’albums, et je sors mon cassette. Puis nous prenons place sur un canapé, et Ringo se colle contre moi. Arrrrgggg !

Philippe Manœuvre : Parlons de ton nouvel album. Quelle est la signification de « Rotogravure » ?

Ringo Starr : La rotogravure est un procédé d’imprimerie qui permet d’ajouter un supplément de couleur dans les journaux de New York. Ça colle bien, Ringo’s Rotogravure. La première fois que j’ai entendu ce mot, c’était dans Easter Parade, quand Judy Garland chante « The photograph was snapped, we’ll find it in rotogravure ». Et je me disais « De quoi parle-t-elle ? » J’ai découvert ça il y a quatre ans. Mais j’ai un petit carnet, dans lequel je consigne mes idées, et je me suis dit que ce disque s’appellerait Rotogravure.

Philippe Manœuvre : Il sort chez Polydor en Europe, chez Atlantic aux States. Apple a donc complètement disparu ?

Ringo Starr : Apple est fini, créativement, pour autant que nous soyons concernés tous les quatre. Nous allons nos propres chemins, nous avons nos compagnies respectives. Apple servira à réunir une collection de vieilles choses.

Philippe Manœuvre : Si l’on fait le bilan de l’histoire de Apple, es-tu heureux de qui s’est passé ?

Ringo Starr : Nous avons essayé. Et nous avons fait de bonnes choses. Mais on ne peut pas parler de réussite. Les musiciens, vois-tu, sont de pitoyables businessmen. Mais ils continuent à essayer de prendre leurs affaires en main, parce qu’ils s’imaginent toujours qu’ils savent comment faire. Et le résultat, c’est un gaspillage d’argent. Et d’idées, ce qui est encore plus grave, finalement.

Philippe Manœuvre : Quels sont les invités sur ton nouvel album ? (Hilary nous donne aussitôt une copie de la bête. Ringo l’ouvre…)

Ringo Starr : Regardons les photos… Voici des visages connus… Mes trois enfants… des frites… de la nourriture… Peter Frampton… John Lennon… Et voici Jim Keltner ! Harry Nilsson… Paul McCartney ! Et Linda.

Philippe Manœuvre : A chaque fois qu’on évoque vos carrières respectives, on voit surgir Harry Nilsson.

Ringo Starr : J’ai rencontré Harry à Londres, quand il enregistrait Son of Schmilsson. J’ai joué derrière lui, parce qu’il me l’avait demandé. A ce moment-là, on m’a demandé à Nashville, pour présenter les Grammy Awards. J’ai dit à Harry : « J’irai si tu viens ! ». Et lui : « Je viens si tu y vas ! » Et on a continué comme ça, jusqu’au départ pour Nashville. Là-bas, on s’est dit, à peine arrivés : « C’est idiot. Si on allait à Los Angeles ensemble ? » Depuis, c’est l’indestructible amitié entre nous.

Philippe Manœuvre : Pour en revenir à ton disque, est-il encore orienté sur les simples ?

Ringo Starr : J’essaie de faire quinze simples par album. On en sort environ cinq à chaque fois. Mais je ne ferai jamais de disque conceptuel. Je préfère enregistrer des chansons commerciales. C’est de la pop, car j’aime la pop.

Philippe Manœuvre : Et en quoi ce disque-là diffère-t-il des autres ??

Ringo Starr : D’abord un changement de producteur, puisque c’est Arif Mardin qui l’a produit. Heu… à part cela, je crois que c’est mon meilleur, tout en sachant que le prochain sera encore mieux.

Philippe Manœuvre : Tu te considère toujours comme un batteur ?

Ringo Starr : Je suis un batteur. C’est mon boulot.

Philippe Manœuvre : Beaucoup de vieux fossiles du jazz continuent à te reprocher d’avoir popularisé le binaire…

Ringo Starr : Oui. Je sais, et je suis celui qui a amené le beat rock ‘n’ rollien dans la musique. C’est mon style. Mais je ne me répète jamais : quand j’enregistre un truc, je serais incapable de le répéter. Pendant des années, les gens ont dit : « Oh mon Dieu ! Mais c’est pitoyable ce qu’il fait là ! » On se foutait de moi. Quelques années plus tard, les mêmes types s’écrient à la cantonade : « Hey ! Non, mais écoutez ça ! Voilà ce qu’il nous faudrait ! ». Note bien qu’au début, on me croyait fou. Et peut-être que je l’étais.

Philippe Manœuvre : Tu jammes énormément avec d’autres musiciens…

Ringo Starr : Parce que ce sont des amis. Et je joue sur des disques pour deux raisons : soit parce que les gens sont des copains, soit parce que je les admire en tant que musiciens, comme quand j’ai joué avec B.B. King, par exemple. Et puis il y a les premiers albums, et j’en suis à tous les coups, derrière Leon Russell, Peter Frampton, Stephen Stills…

Philippe Manœuvre : Est-ce que tu crois qu’ils vendent plus d’albums grâce à ta participation ?

Ringo Starr : Au niveau des ventes, je ne sais vraiment pas. Ce dont je suis sûr, c’est qu’ils y gagnent, parce que les disc-jockeys les passent plus facilement. D’ailleurs, Leon n’a pas besoin de moi pour vendre des disques.

Philippe Manœuvre : Plus maintenant, mais au début ?

Ringo Starr : Je n’y ai jamais pensé…

Philippe Manœuvre : Oui, ça nous amène au grand sujet, qui est que tu représentes un quart du plus grand groupe de rock au monde…

Ringo Starr : Les Beatles sont morts en 1970. Je me fiche des disques que nous avons faits ensemble, et qui continuent d’ailleurs une belle carrière. Certains sont très bons.

Philippe Manœuvre : Alors, que ressens-tu quand une compilation comme Rock‘n’Roll Beatles fait de l’or dans les charts ?

Ringo Starr : Je trouve ça impeccable. Le seul côté déprimant, c’est qu’ils continuent à acheter nos disques parce que personne n’a rien fait de mieux depuis. Moi y compris. Et puis un truc comme Rotogravure, c’est plus satisfaisant pour moi. J’ai pris un pied à le faire ! Ce qui n’empêche pas que ce que nous faisions en tant que Beatles était vraiment fan-tas-ti-que.

Philippe Manœuvre : Bon, alors cette reformation ça vient ?

Ringo Starr : Ça serait dur. Difficile. On en a tous parlé, et c’est aussi simple que ça : si nous nous reformions, aimerais-tu que nous jouions de vieux trucs ?

Philippe Manœuvre : Oui, évidemment !

Ringo Starr : Nous aussi. Et on ferait sûrement Love me do. Mais comment le jouerions-nous ? De la vieille manière ?

Philippe Manœuvre : Non, d’une nouvelle façon…

Ringo Starr : Ah ! Très bien, mais comment alors ? C’est le problème. On se réunit, on se dit qu’on va refaire Love me do, parce que nous aimerions bien réenregistrer de vieilles chansons. Bon. Mais ça prendrait des MOIS. Alors supposons que nous n’ayons rien d’autre à faire, ce qui est absolument improbable. Il faudrait réenregistrer, sortir un nouveau disque aussi. Les gens pensent : « Oh, la reformation des Beatles ? Un coup de deux jours ! » Ils se trompent complètement, nous avons du travail !

Philippe Manœuvre : Veux-tu dire par là qu’il y aurait aussi des problèmes de contrat ?

Ringo Starr : Ces problèmes là se surmontent toujours. Pense au Bangla Desh ! Dylan, Leon Russell, deux Beatles !

Philippe Manœuvre : Depuis toujours, tu es celui qui a gardé le contact avec tous les autres. Par exemple, hum, John ne joue pas sur les disques des Wings…

Ringo Starr : Attention, là encore ! C’est uniquement parce que Paul enregistre en Angleterre et que John, jusqu’à ces dernières semaines, n’avait pas le droit de quitter New York ! Quand j’ai fait Rotogravure à Los Angeles, Paul est arrivé et John aussi. Ils ont joué ensemble, il y a eu une jam-session fantastique dans les studios ! Mais encore une fois, tout ça dépend de l’endroit où nous nous trouvons. Tiens par exemple, si Eric Clapton n’avait pas été à L.A., si Paul n’y avait pas terminé sa tournée, ils ne seraient pas sur mon disque. On a eu de la chance !

Philippe Manœuvre : En fait, Los Angeles semble être devenu l’endroit où ça se passe !

Ringo Starr : C’est la capitale. Londres le fut, jusqu’en 1970. Pour autant que je sache, Los Angeles a pris la place. A moins qu’on ne veuille faire de la disco, auquel cas c’est à New York. Miami ne se débrouille pas mal…

Philippe Manœuvre : Qui dit L.A dit parties, réunions entre stars…

Ringo Starr : Ah ! J’adore les parties ! J’ai une grande maison là-bas, on n’arrête pas. Mais je suis un résident de Monaco. Là-bas aussi, j’ai une grande maison.

Philippe Manœuvre : Fuirais-tu les lourds impôts anglais ?

Ringo Starr : Eh oui ! L’Angleterre est si bête, ces jours-ci ! Ça s’arrangera peut-être, mais en ce moment, pour moi, je trouve que payer tous ces impôts serait du plus haut ridicule. Tu comprends, ça ne vaut plus le coup de travailler. Pourquoi me crèverai-je pour me faire voler mon fric ?

Philippe Manœuvre: Tu t’es fait raser les cheveux, cet été ?

Ringo Starr : Il y a longtemps que j’en avais envie. Parce que… j’en ai ras le bol de ma tête. Alors j’ai tout tenté, la décoration etc. mais c’est toujours le même sempiternel vieux visage ! Alors un jour, sur la plage, après quelques verres de trop, je suis allé chez un coiffeur et j’ai dit : « Rasez-moi TOUT ça ! » Si tu avais vu la tête du type ! Après je me suis demandé si cette mode des cheveux longs que j’avais contribué à lancer ne méritait pas d’être renversée. Seulement l’hiver approche, et on s’enrhume plus facilement. Mais je te jure que l’été prochain tu devrais faire l’expérience ! On se sent tout autre après !

BROADWAY

Philippe Manœuvre : Sur Goodnight Vienna, tu étais vêtu d’un étrange costume d’astronaute. D’où vient-il ?

Ringo Starr : C’est le costume de Michael Rennie dans The Day The Earth Stood Still (Note : Le Jour où la Terre s’arrêta pour vous). Ils ont juste collé ma tête dessus, parce que j’adore la science-fiction. Et puis ce film est l’un des plus réussis des années cinquante. C’était l’histoire d’un extra-terrestre venu sur notre planète pour prêcher contre les armes nucléaires…

Philippe Manœuvre : En tant que réalisateur, tu as tourné Born to boogie, sur Marc Bolan…

Ringo Starr : Je connaissais Marc Bolan, et c’était à l’époque où je m’occupais des films Apple. J’en avais par-dessus la tête de voir des films de concerts qui en apportent moins qu’un vrai concert. Alors j’ai tenté de montrer ce qu’il y a autour, les parties, les répétitions, la folie…

Philippe Manœuvre : La face cachée du rock…

Ringo Starr : Oh là ! C’est incroyable ! Mais enfin, vous autres Français, vous avez une tendance à prendre tout cela tellement au sérieux ! Bande d’intellectuels, va ! Mais dites-vous bien que le rock, c’est stupidement creux !

Philippe Manœuvre : Dans la mesure où les gens qui s’intéressent à tes disques ne parlent pas la même langue que toi, il me semble évident que le rock, quel qu’il soit, demande un effort intellectuel… Et That’ll be the day ?

Ringo Starr : Ah, je crois que j’ai été très bon là-dedans, encore que je n’ai jamais vu le film en salle. Mais j’aime être un acteur. Comme dans 200 Motels. Ecoute bien : Frank Zappa a un cerveau si, hum, bizarre qu’il a voulu que je joue son rôle parce que dans la vie je suis son parfait contraire. Note bien que c’était très agréable de travailler avec de la vidéo, et que ça n’a pas pris longtemps. Mais là non plus, je n’ai pas vu le film. Comment était-ce ?

Philippe Manœuvre : Trop intellectuel.

Ringo Starr : Je l’ai toujours su ! Question suivante, please ?

Philippe Manœuvre : Il y a eu de grands projets avec Sam Peckinpah ?

Ringo Starr : Sam devait faire un film dément avec Harry Nilsson, Keith Moon et moi. C’est tombé à l’eau. C’est ça le cinéma : quelqu’un a une idée géniale, tout le monde s’excite, et puis un beau jour, plus rien… Pour ma part, je pense que l’avenir appartiendra à la vidéo. On achètera la musique et sa visualisation en même temps. Ça se fera dans quinze ou vingt ans… Mais il faudra toujours des shows « live » pour la sueur, le corps-à-corps…

Philippe Manœuvre : Ce qui veut dire que tu penses faire une tournée bientôt ?

Ringo Starr : L’an prochain, je pense me constituer un groupe. Mais il y aura plein de choses autour, qu’on n’ait pas juste Ringo Starr sous les yeux pendant deux heures. Un « rock ‘n’ roll Broadway », en somme. J’adore faire des claquettes, ça sera le Lido en folie. Ce qui ne veut pas dire que je n’aime pas le Lido ! J’y étais hier, j’ai trouvé ça super ! Ils ont des chevaux sur la scène…

Philippe Manœuvre : Tu as déjà pensé à des musiciens ?

Ringo Starr : Je suis en train de les contacter. Ça serait présomptueux de révéler leurs noms. Certains ont déjà travaillé avec moi, d’autres sont des talents que je connais personnellement. Je veux changer la structure habituelle des tournées…

Philippe Manœuvre : Est-ce à cause des folles tournées des Beatles ?

Ringo Starr : C’est là une des raisons. Mais surtout, je préfère être un musicien de studio. Quelqu’un qui joue dans le calme. C’est ça, mon grand pied…

Philippe Manœuvre : Peut-être que cette magie des Beatles que tout le monde réclame à cor et à cris a disparu parce que le rock est devenu une affaire de technocrates, de managers, de rendements, de gros bénéfices ?

Ringo Starr : Je suis tout à fait d’accord avec toi. Au temps des Beatles, nous jouions sur des sonos locales. Aujourd’hui, chaque groupe traîne des montagnes d’amplificateurs… Mais les temps changent ! On ne peut pas régresser, ça serait comme de retourner en arrière pour améliorer ce qui fut. Par exemple, les studios : ils ont perdu cette dureté qu’ils avaient au temps d’Eddie Cochran. Le son est devenu clinique. Mais c’est notre PRESENT. Il faut l’accepter. J’ai trente-six ans. Je regarde toutes les étapes de notre évolution, et je vois bien les différences. On ne peut plus enregistrer sur deux pistes.

Philippe Manœuvre : On peut toujours.

Ringo Starr : Oui, mais ça serait du suicide ! En tout cas, je ne veux pas être le premier à le commettre.

LOVE ME DO

Philippe Manœuvre : On a dit, écrit, répété que tous les problèmes qui entourèrent la séparation des Beatles provenaient de leurs femmes ?

Ringo Starr : Oui. Non. Il y a eu tellement de raisons à notre séparation : nous voulions tous faire des choses, mais sans les autres ! On ne peut pas blâmer les ladies. Dire : « Ah, oui, c’est à cause de Linda ! Ça, c’est signé Yoko ! » Ce n’est pas vrai. Car nous, les Beatles, nous avons été ceux qui créaient les problèmes. Pas les filles.

Philippe Manœuvre : En 1970, tu semblais devoir être le plus handicapé par une carrière solo…

Ringo Starr : Oh, mais je l’ai été ! Seulement ce n’était pas la première fois que le groupe se brisait, tu sais ! J’avais plaqué les Beatles une première fois, et George aussi. De toute façon, c’est pour te dire que ça n’allait plus très fort entre nous, et on avait toutes ces filles autour de nous, et on reportait tout sur elles. « Ah, les femmes… », etc. Mais c’était de notre faute.

Philippe Manœuvre : En repensant aux albums des Beatles, lesquels préfères-tu ?

Ringo Starr : Pour moi... la seconde face de Abbey Road. Inoubliable. Ensuite, A Day in the Life. Il y a aussi bien des chansons qui gardent pour moi une signification très profonde, sur un plan personnel. Parce qu’en les écoutant je revois des événements. A ce titre, Strawberry Fields Forever est ma favorite.

Philippe Manœuvre : A cette époque, tu avais l’image du pitre, de celui qui fait le clown derrière sa batterie…

Ringo Starr : Je le fais toujours. C’est moi. Je suis comme ça. Et puis il faut bien avouer que ça servait à cacher bien des choses : la nervosité, la fatigue. On n’a pas arrêté, pendant des années ! Et c’est allé en grossissant, toujours ! Alors, entre nous, on se marrait.

Philippe Manœuvre : Cette année, il y a eu la mort de Mal Evans à L. A. On, l’appelait le sixième Beatle. Que s’est-il passé ?

Ringo Starr : Ah, sale affaire ! Et en plus, à ce moment-là, j’étais en Angleterre, alors je n’ai pas pu enquêter sur place… Mal était déprimé. Il avait un fusil. La police est venue. Que s’est-il passé ? Pourquoi l’ont-ils abattu ? C’était un grand ami (Silence). On dit que c’est mieux là haut tu sais !

Philippe Manœuvre : Quelles sont vos relations entre ex-Beatles, six ans après ?

Ringo Starr : Excellentes ! Formidables ! Enfin regarde : on joue ensemble sur nos albums, c’est toujours aussi magique, grâce à L.A.

Philippe Manœuvre : Que penses-tu de l’album « blanc », votre double ?

Ringo Starr : Je crois qu’à cette époque, il montrait jusqu’où un groupe peut aller. Le seul ennui, c’est que sur un double album, il y a toujours trop d’information.

Philippe Manœuvre : Cela pourrait-il expliquer sa popularité croissante ?

Ringo Starr : Oui, parce que les gens commencent seulement à entrer dedans. Personnellement, c’est un disque que j’adore. Encore que je trouve qu’il contient trop de choses. Tiens, savais-tu que ce n’est pas moi qui joue sur Back in the USSR ? J’étais parti. Alors c’est Paul qui a fait la batterie.

Philippe Manœuvre : Y a t-il d’autres morceaux sur lesquels tu n’as pas joué ?

Ringo Starr : En tout, il y en a trois. Le premier Love me do, Back in the USSR et The ballad of John and Yoko. Mais ce sont les trois seuls ! Ce qui n’empêcha pas certaines personnes de prétendre que je ne joue sur aucun. « Ce n’est pas lui ! » Merci les gars ! Tu te rends compte ? Enfin, je jouais en concert, non ? Ça me fait rire, parce qu’aujourd’hui, précisément, on voit de plus en plus de groupes qui ne savent pas jouer que jamais. On écrit une chanson, on la fait enregistrer par des requins, et on envoie de petits mecs sur la route. Il y a des cas en Angleterre ! Bon, question suivante ?

Philippe Manœuvre : Qu’est ce que c’est que d’être un ex-Beatle ?

Ringo Starr : Je le serai toujours. Heu… on apprend à vivre avec cette réputation. Un jour, j’aurai 95 ans, et je serais dans une petite chaise roulante, eh bien on me traînera à la télé et tout le monde dira : « Ah ! un ex-Beatle ! » Mais tout de même, en Amérique, les choses changent. Pour eux, je suis Ringo. Là-bas, tout s’oublie plus vite. Mais ici…

Philippe Manœuvre : Quel fut le rôle de George Martin, le cinquième Beatles ?

Ringo Starr : George Martin était le producteur. Il a risqué sa chance avec nous, au moment où personne d’autre ne voulait y croire. Même pour obtenir un contrat, c’était impossible : « Les Beatles ? Vous plaisantez… » Brian Epstein se promenait, avec les bandes sous les bras, et George a dit… « Essayons ! » Par la suite, nous avons partagé les responsabilités avec lui, au fur et à mesure que nous connaissions mieux les studios. Mais comme nous ne savions pas écrire de la musique, c’est lui qui le faisait. Et puis il jouait du piano. Et il a eu des idées géniales. Maintenant, c’est fantastique pour lui en Amérique. Et il travaille avec Jeff Beck… C’est fabuleux ce qu’ils font !

Philippe Manœuvre : Quelle fut la part d’influence des trois autres dans ta vie ?

Ringo Starr : Chaque jour, on en apprenait ensemble. Mais surtout, on s’entraidait mutuellement. C’était une question de survie. Parfois, je devenais complètement dingo, alors les autre me disaient : « Okay Ringo, cool, ça va aller maintenant… » Et plus tard, j’en faisais autant pour les autres. On se battait, on grandissait. On a traversé des situations incroyables ensemble.

Philippe Manœuvre : Comme la visite à la reine ?

Ringo Starr : Oh là ! On était nerveux ! On nous avait répété cent fois « faites ceci, faites cela », toute l’étiquette. Et nous sommes passés deux par deux. J’étais avec Paul. Le chambellan nous a dit : « Sa Majesté peut éventuellement vous adresser la parole ». Eventuellement… Elle nous a demandé : « Et depuis combien de temps êtes-vous ensemble ? », et j’ai répondu : « On est ensemble depuis 40 ans. » C’est le titre d’une vieille chanson populaire anglaise.

TOUTES CES ANNÉES

Philippe Manœuvre : Pourrais-tu m’expliquer les facteurs de votre réussite, aujourd’hui ?

Ringo Starr : A l’époque, nous avons fait tout ce que nous pouvions, et nous avons foncé, sans réfléchir, opiniâtrement. Mais je te jure que je n’ai toujours pas compris pourquoi certains groupes réussissaient alors que d’autres non ! Va au Vatican ! Demande au Pape !

Philippe Manœuvre : Tu dis cela parce que tu as joué ce rôle dans Lisztomania ?

Ringo Starr : Oui. Et en fait, depuis, j’ai l’impression de savoir ce que c’est que d’être un pape. Ken Russell est étonnant. C’est le type le plus réservé, le plus courtois, le plus tranquille… et il filme des fantasmes délirants. Ken, si tu lis ceci, j’aimerais beaucoup faire un film avec toi !

Philippe Manœuvre : Quel genre de musique écoutes-tu chez toi ?

Ringo Starr : De tout. Si tu venais chez moi, tu verrais des milliers d’albums, et de tous les genres : de Ry Cooder à Bob Marley, de Leon Russell aux Bee Gees, du blues, même de la musique classique !

Philippe Manœuvre : Ecoutes-tu tes propres albums ? Car je connais des gens qui n’écoutent que leurs disques à eux…

Ringo Starr : Hein ? Ah, ça c’est incroyable ! Remarque, je pourrais en dire autant : « Oui, en ce moment, j’en suis à Rubber Soul, quel pied ! » Ah ! Ah ! Non vraiment ! Il m’arrive de passer mes disques, bien sûr, mais jamais lors d’une party, parce qu’à ce moment-là tout le monde te regarde, et c’est comme si tu étais sur scène !

Philippe Manœuvre : Au niveau de la batterie, tu t’en es toujours tenu à la Ludwig ?

Ringo Starr : Toujours. Sur scène, j’utilisais même le mini-kit. J’ai essayé toutes les autres, mais ça ne correspondait pas à mon style. Je crois que je préférerais n’avoir qu’une charleston et une grosse caisse, plutôt qu’un de ces engins mirobolants. Prends Keith Moon : c’est un show-drummer. Pas moi, je ne pourrai jamais. Figure-toi que, en studio, Keith Moon joue exactement comme sur scène ! Il est inénarrable, il saute sur son siège, et vam, arg, errkkk ! Moi, je suis un simpliste, et un merveilleux batteur. Sincèrement…

Philippe Manœuvre : Mais sur tes disques, tu joues avec Jim Keltner…

Ringo Starr : Aux Etats-Unis, je n’ai pas le droit de jouer. Alors, il faut que j’engage Jim, ou un autre, pour prouver au Syndicat des Musiciens que je ne vole pas le travail d’un Américain. Personne n’y songe, mais si je n’ai personne avec moi à la batterie dans un studio, il vaut mieux fermer les portes, parce que je suis hors-la-loi.

Philippe Manœuvre : Et pour les vocaux ?

Ringo Starr : Par un coup de chance, ils n’ont encore trouvé personne qui puisse les faire pour moi.

Philippe Manœuvre : Pourtant, aux Etats-Unis, la légende des Beatles est restée très tenace, et je me souviens d’une Américaine qui était sûre que les Beatles passaient au Madison Square Garden alors qu’il s’agissait des Wings…

Ringo Starr : C’est vrai, nous avons toujours engendré des situations comiques. Je me souviens, dans un journal, il y avait un dessin humoristique, et trois gosses. Le premier disait : « Les Beatles ? Ils sont morts, non ? » et un autre répondait « Oh, oui, ils accompagnaient Paul, mon papa les aimait… » Ah ! Ah !

Philippe Manœuvre : Tout ça me rappelle les rumeurs sur la « mort de Paul »…

Ringo Starr : C’est le type même des histoires de disc-jokeys. Un type y a pensé, et après, nous n’avions plus aucun moyen de prouver le contraire ! Si on leur montrait une photo, ils disaient « Ah, tiens, voici justement le faux ! » Mais il y a eu un truc fabuleux, qui nous a énormément plu, ce sont les signes que les gens ont trouvé sur les pochettes de disques ! Sensationnel ! On aurait pu le faire ! Sincèrement ! Bon. Voilà. Encore des questions ?

Philippe Manœuvre : Trop, ou pas assez… Merci mille fois…

Ringo Starr : De rien ! Je vous en prie. (Il arrache sa chaussure, et parlant dedans) : Ce fut un plaisir ! Et ne me téléphonez plus ! Ah ! Ah ! Dire que je fais encore rire les gens après toutes ces années !

ÇA ?

Littéralement vidé, et tel le spectre de Keith Moon, je hante les couloirs du George V et finis par échouer au bar. Je commande un sandwich et une Carlsberg, et je m’abîme dans mes songes. Une conversation entre les gens de Polydor et un ponte ventripotent me réveille. Qu’entendis-je ? « Allons les gars, dit le gros homme, il faut absolument trouver une petite ‘‘fiancée’’ (en français) à qui vous savez ! » Les attachés de presse hochent lugubrement la tête : « On trouvera juste une professionnelle… » « Non ! Pas de ça ! C’est impossible ! Voyons, dans vos carnets, vous devez bien avoir l’adresse d’une fille avec qui vous ne sortez plus, mais qui adorerait venir parler avec lui… Tenez, hier soir, c’était insupportable ! On était là, cinq types solitaires… Vous avez vu, tout ce qu’on a bu ? A lui tout seul, il a descendu trois bouteilles de bordeaux ! Alors ce soir, samedi soir qui plus est, saturday night, il faut absolument que vous fassiez le nécessaire, et vous savez bien que ce n’est pas pour le fuck, mais pour le contact humain ! » Hein ? Quoi ? Alors ça serait « ÇA », la vie de Starr ? « Non, il n’y a que par ici... ce dilemme : des professionnelles ou des gamines… Ah, en Suède, tenez, on sort devant la porte de l’hôtel, on compte : un, deux, trois, quatre et cinq, et c’est terminé ! Dire qu’après-demain on sera en Italie, à Milan, tsss ! ». J’apprends alors que mon ami Ringo tourne au vrai sens du terme pour promouvoir Rotogravure. Il est harassé. Pire que s’il donnait des concerts. Toute l’Europe va y passer. Rien qu’à Paris, il y a déjà eu L’Expressmais ils n’ont même pas évoqué la musique ») et une indescriptible fille de Marie-Claire : « Elle entre, se plante devant lui, regarde partout avant de lui demander : ‘‘Et où est Ringo ?’’ Ensuite, ça a dégénéré : elle lui a fait épeler Lennon, et pour couronner le tableau, son chien a pissé sur le lit de Ringo ! ». Je compatis en silence, termine ma bière salue tout le monde et décide d’aller de ce pas chez ma petite amie, pour vérifier que la bande à Ringo ne l’a pas enlevée. Elle est toujours là, et nous tuons l’après-midi avec l’aide d’un quart de Chivas. J’émerge vers 20h30, frais comme un coléoptère. Je donne quelques coups de téléphone à mes amis, mais l’annonce de ma grande interview soulève des questions métaphysiques : « Il est aussi bête que ses disques ? », me demande l’un. « Non, non, il est super-gentil… On ne peut pas vraiment le comprendre. C’est un mutant si tu veux. A ce stade, il faudrait le faire interviewer par Warhol, ou Burroughs, tu vois ? » « Ouais. T’as écouté le nouveau Dylan ? »

MÔMES

J’arrive à R.T.L. à 21h03 minutes, parce qu’une enfoirée de rame de métro m’a glissé sous le nez à Châtelet. Je m’installe au balcon du Grand Studio (qui est en fait aussi grand qu’une âme de Premier Ministre). La salle est bourrée de gosses, très jeunes. Vendredi, après une annonce à l’antenne, ils ont écrit à la station, qui leur a envoyé des invitations. Certains garçons portent la cravate, et j’imagine les mamans effarées : « Mets ta cravate pour aller causer dans le poste et RECOIFFE-TOI ! » L’ambiance est surannée. Ringo me fait un petit signe de la main, genre « Hou ! Hou ! » Et Jean-Bernard Hebey se lance dans un numéro de traducteur simultané, de poseur de questions, d’interprète et de meneur de jeu-animateur. Je ne savais pas qu’il en existait encore des comme ça. Car enfin, je n’ai rien contre la stricte obédience à un style d’interviews qui fit la fortune de Salut les Copains (jusqu’au numéro dix), mais il y a des moments, en 1976, où la fiction commence à déraper devant la réalité, fût-elle celle de Ringo Starr. « Ringo, qu’as-tu dans tes poches (sic !) Tes clefs, ton mouchoir (comme vous, comme moi, flûte !), combien d’argent ? Beaucoup oh ! là là ! » Et puis la question grave, spéciale chaumière, retour du batteur prodigue, club des plus de trente ans et tout ça : « Ringo, est-ce que ton père porte une photo de toi dans son portefeuille ? » Bref silence, Ringo répond : « Mon père est parti de la maison quand j’avais trois ans. » Tac ! La gaffe. en technicolor. Hebey patauge. Allez les mômes : « Ringo, les Beatles vont-ils se reformer ? » Ringo par-ci, Ringo par-là. Mais tout cela est morne, policé, statique, couvert de toiles d’araignées. On étouffe, ici ! Et puis il y a aussi les inévitables du fan club (qui ferait mieux d’aller voir à Liverpool si j’y suis) qui posent des questions d’importance. Jugez-en : « Ringo, sur ton album Ringo, nous devions avoir trois chansons intitulées Tagada-boum-Tchoc, Boum Tralala et Vazidou-pom-pom. Pourquoi n’y étaient-elles pas ? » Hein ? C’est pas du précis ça ? Du concret ? Le ton est méchant, hargneux. Ça sent bon le règlement de comptes, les grands amours froissés. Hein. Ringo ? Alors, Ringo ? Le Starr répond. Glacial. « Ah, oui Tagada-Boum-Tchoc, c’est une chanson de Randy Newman. J’ai jamais dis que je la ferais ! Quant aux autres… vous avez dit ? » Président : « Boum Tralala et Vazidou-pom-pom ! » Ringo : « C’est la première fois que j’en entends parler ! » Heureusement, une personne délurée se lève : « Ringo… » Zut ! Les résultats du foot ! Guy Kedia ? « … buts z’a un. Nantes, à la mi-temps, mène par… » Fin de l’intermède. La fille : « Ringo tu aimes le football ? » « Non, je ne suis pas comme ces rigolos de Rod Stewart ou d’Elton John qui font les pitres avec leurs petits maillots. » Sa voisine : « Ringo, as-tu vu les Stones récemment ? » « Je les ai vus à Los Angeles. Leur show dure beaucoup trop longtemps ! » Et on passe Rotogravure. Le titre de John. Celui de Paulo. Le tube de Ringo, enfin… 22h, c’est fini. C’est la Bérézina. Ringo passe par derrière, il sort par les garages. Et tout le monde se pince pour faire « comme si », comme si on frôlait l’émeute. Les videurs jouent les mecs à la redresse. En pure perte : dans la nuit, les enfant sont déjà loin. Je remonte lentement la rue Bayard, en songeant à ce jour de 1974 où des fillettes en chaleur venues leurs questions aux Osmonds avaient bloqué l’avenue Montaigne. Je me souviens des cris, des gosses paralytiques qui, cloués dans leurs petits fauteuils roulants, venaient toucher les Mormons. Je revois ces milliers de corps en sueur, ces gamines qui léchaient les vitres des Cadillac. Bizarrement, cette évocation du passé me déchire. Les Beatles sont-ils morts pour autant ? Parce que leur venue ne provoque plus la moindre émeute ? Parce qu’ils ne font plus recette qu’au cœur d’une flopée de fans dénués de la plus infime once d’humour, qui pratiquent en 76 la Beatlesmania comme on s’applique un silice, en grimaçant de douleur ? Oh là ! Je rentre chez moi, tape mon rapport en forçant sur la tequila, téléphone à mes avocats en leur suggérant de se tenir prêts à tout. Beaucoups of blues, les gars, beaucoups of blues.


– PHILIPPE MANŒUVRE.


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